Les combats pour COMBLES et SAILLY-SAILLISEL
(septembre
–octobre 1916)
Combles, gros bourg abrité au milieu d'un cercle de
collines, était le centre de la résistance allemande au nord de la Somme. La
localité communique avec la route de Péronne à Bapaume par un chemin facile.
D'autres voies rayonnent sur Morval, Ginchy, Guillemont, Hardécourt, Maurepas, Le Forest et Rancourt. Combles, par cette situation particulière, était donc un point stratégique important.
Les Allemands l'avaient puissamment fortifié, pourvu de souterrains profonds, (de ces « stollen » que nous vîmes pour la première fois dans la Somme et que nous devions retrouver, en 1917, entre Craonne et Berry-au-Bac) abris à toute épreuve, où des compagnies entières, des régiments pouvaient s'installer et vivre en toute sécurité. Combles était, outre un point de résistance particulièrement armé, un vaste dépôt de munitions, de matériel et de vivres.
C'est assez dire l'intérêt qu'avaient les Allemands
à le conserver, c'est souligner l'importance que sa conquête offrait pour nous.
Cependant,
en raison de sa situation défilée au milieu de collines, Combles, quoique en
première ligne, demeurait un point d'appui formidable où les Allemands
comptaient bien que nos vagues d'assaut se briseraient. Par surcroît, ce point
d'appui se trouvait situé exactement a la soudure des troupes britanniques avec
les troupes françaises.
Aussi
fallut-il une manoeuvre combinée et précise pour assurer le succès qui fut
total et rapide.
Quand,
partant de Cléry, on arrive a la ferme Le Priez, on aperçoit devant soi,
barrant l'horizon, à gauche, la hauteur de Morval; en face, celle de
Sailly-Saillisel; à droite, la masse sombre du bois de Saint Pierre Waast, et au loin, plus à droite, la
crête qui aboutit au Mont-Saint Quentin, devant Péronne.
Ce
que la carte ne saurait rendre,C'est le spectacle qu'offrait aux acteurs du
drame, ce cirque encaissé au milieu de collines. Le champ de bataille n'avait
pas été nettoyé depuis les premières offensives.
Les
tranchées conquises étaient pleines de charognes; des cadavres de chevaux
gisaient un peu partout dans les ravins ou à flancs de coteaux. Des tas d'obus
à demi écroulés, des canons culbutés, un amas de débris de ferrailles, de
cuirs, des rouleaux de « barbelés », des rondins, des voliges, des lambeaux
d'uniformes, pêle-mêle, pourrissaient parmi les cratères des obus, dans une eau
souillée, jaune, puante.
Ce
terme dit tout.
Et
qui a vu les tranchées des Crabes et des Cloportes, les tranchées du
Petit-Bois, derrière la ferme de l'Hôpital, ne verra jamais spectacle plus
horrible ni plus ignoble. Tous ces villages dont les noms illustrèrent les
communiqués et figurent toujours sur les cartes, Hardecourt-aux Bois, Maurepas,
Le Forest n'existaient plus.
Les
rares pierres que la dévastation des obus avait respectées, avaient été emportées
par les territoriaux et avaient servi à empierrer les chemins de boue que
l'ennemi s'acharnait à défoncer chaque jour par ses marmitages intensifs. Rien
-- absolument rien - ne permettait de savoir qu'un village eût été là.
Pays
rasé ? Pire que cela, pire que l'anéantissement, car la destruction laisse des
traces. Pays escamoté, pays inexistant.
A
regarder le terrain, on eût pu croire que les hommes avaient rêvé qui
affirmaient qu'ici se dressait une église, que là il y avait eu des fermes ou
des jardins.
C'est
dans ce désert que s'est développé l'effort français ayant pour but
l'encerclement de Combles et pour objectifs premiers le village de Rancourt et
le hameau de Frégicourt.
Nous
étions, grâce à cette prise, en possession de la ligne avancée de Combles.
est,
les Anglais occupaient les abords ouest.
Ces
éléments ne bougèrent pas ce jour-la. Mais, à gauche, les Britanniques
attaquèrent et prirent Lesboeufs, en même temps qu'ils abordaient Morval.
A
droite, le 32e Corps d'Armée avait mission de s'emparer de Rancourt. Ce n'était
plus le général Berthelot qui le commandait; le général Debeney lui avait
succédé.
Le
32e Corps d'Armée arrivait du secteur de repos de la forêt de Parroy et de
Vého. Il avait quitté le Détachement d'Armée de Lorraine pour être incorporé
dans la 6e Armée, que le général Fayolle commandait au nord de la Somme. Il
avait pris ses positions le 22 septembre et, trois jours après, il marchait à
l'assaut et triomphait aisément d'un ennemi puissamment organisé.
La
42e division (général Deville) attaqua sur Rancourt. La division Fontclare du
1e Corps d'Armée attaqua, à gauche, sur Frégicourt.
Il faisait une claire
matinée d'automne quand les chasseurs des 8' et 16e bataillons et les
fantassins des 94e, 151e et 162e régiments d'infanterie s'élancèrent hors des
tranchées et marchèrent sur Rancourt.
D'un
seul élan, le cimetière et toute la partie de Rancourt située à l'ouest de la
route, c'est-à-dire les quatre cinquièmes du village, furent conquis.
Malheureusement,
à droite et à gauche, le succès ne fut ni aussi rapide, ni aussi complet.
A
droite, des mitrailleuses et des tirailleurs bavarois, essaimés dans les trous
d'obus et dans de vieux emplacements de batteries, enrayèrent l'attaque du 94e régiment
d'infanterie et
des éléments du 6e Corps d'Armée qui étaient en liaison vers Bouchavesnes.
A
gauche, les éléments de la division Fontclare ne purent par venir qu'à la
lisière de Frégicourt, car ils furent pris par des tirs de flanc qui venaient
de Morval, et durent s'arrêter sans enlever le hameau.
Les
éléments de la 42e division, qui se trouvaient à gauche de Rancourt, purent
avancer davantage et conquérir toute la partie de terrain, pourtant pleine de
nids de mitrailleuses et puissamment organisée, qui se trouve entre Frégicourt
et la cote 148, au nord de Rancourt.
Ces
opérations, rapidement menées, étaient terminées dès le matin, et nos troupes
s'organisaient sur le terrain occupé.
Dans
l'après-midi, dans la soirée et dans la nuit, les Bavarois, à trois reprises,
contre attaquèrent furieusement; mais leurs efforts furent vains et, chaque
fois, ils furent repoussés avec de lourdes pertes.
Tandis
que ces opérations, admirablement combinées, se déroulaient au nord-est de
Combles par nos troupes et au nord-ouest par les Anglais, l'occupation de la
forteresse de Combles se réalisait dans la nuit du 25 au 26 septembre, avec une
facilité rare.
C'est
pourquoi l'ordre avait été donné aux troupes, qui tenaient les abords immédiats
de la localité, d'avancer afin de couper la retraite des Allemands et d'achever
l'encerclement.
Cette
opération donna les résultats qu'on espérait et les prisonniers furent nombreux.
Le 73e régiment
d'infanterie
devait pénétrer par le sud-ouest tandis que le 11e pénétrerait par le nord-est et les Anglais
par le nord.
Tandis
que deux compagnies surveillaient les débouchés, deux autres compagnies du 110e régiment
d'infanterie
pénétraient dans le village et, d'un seul élan, s'emparaient du cimetière.
Puis, les fantassins, en patrouilles, poursuivaient leur avance,
méthodiquement, dans Combles, occupant les entrées des souterrains.
En
même temps, le 73 régiment d'infanterie poussait des reconnaissances dans la localité,
agissant comme le 110e.
Mais si le 110e
régiment
d'infanterie ne
rencontra, dans son avance, aucune
résistance, il n'en fut pas de même pour le 73e.
Une
compagnie allemande qui voulait évacuer, suivant les ordres reçus, ses
emplacements, avait vu sa retraite coupée. Elle était aussitôt rentrée dans
Combles et avait mis ses mitrailleuses en batterie pour résister, préférant se
faire tuer que de se rendre.
Cette
compagnie causa de sévères ravages dans les rangs du 73e régiment
d'infanterie,
et la partie semblait compromise en ce qui concerne ce régiment lorsque, très
rapidement, la situation se modifia.
Prévenus
par la fusillade, les soldats du 110e régiment d'infanterie, dont l'avance avait été
extraordinairement rapide, accoururent à la rescousse. Un peloton de
mitrailleurs du régiment de Dunkerque vint prendre à revers la compagnie
allemande qui résistait avec acharnement. Et cette dernière capitula aussitôt.
Combles était pris et nettoyé.
Tout
cela s'était passé en moins de temps qu'il n'en faut pour le raconter, et si
vite que les Anglais n'avaient pas encore eu le temps de parvenir jusqu'à
Combles...
Ce
fut sur le plateau, au nord du village, que la jonction se fit entre les Britanniques
et les Français.
Dans l'après-midi du même jour (26 septembre), nous étendions nos gains en nous emparant du petit bois de la Haie, situé au nord de Frégicourt, à mi-chemin de Morval, et en occupant de façon solide la corne ouest du bois de Saint Pierre Waast.
La division Fontclare réalisa la première de ces deux opérations. La division Deville (42e division) réussit la seconde. La première opération mettait en notre possession l'une des extrémités de la fameuse tranchée des Portes-de-Fer, en nous livrant l'important carrefour des tranchées de Prilep et de Frégicourt. La seconde opération, en nous donnant les puissants retranchements de la corne nord-ouest du bois de Saint Pierre Waast, nous livrait l'autre extrémité de la tranchée des Portes-de-Fer, que nous tenions ainsi par les deux bouts.
Au nord de Rancourt, nous occupions la pente de la colline jusqu'à la côte 148.
Notre ligne s'infléchissait ensuite au nord-ouest, vers Frégicourt et se raccordait à la ligne anglaise devant Morval.
En même temps, nous avions progressé dans le ravin coupé
de boqueteaux qui va de Combles à Sailly-Saillisel, préparant déjà l'attaque
ultérieure sur ces deux hameaux jumeaux.
Ce système de tranchées couvrait Sailly-Saillisel. Sa conquête permettait l'avance vers le village. Aussi les Allemands tentèrent-ils de nous reprendre ces tranchées. Leurs furieuses attaques furent repoussées et nos fantassins infligèrent à l'ennemi des pertes importantes.
Le 150e régiment d'infanterie et le 161e attaquèrent en face du village, ayant à leur
droite le 154e régiment d'infanterie et le 135e et, à leur gauche, les Anglais. Les chasseurs de
Messimy attaquaient sur le bois de Saint-Pierre-Waast.
L'assaut fut donné à 14 heures, sur un front de vingt-cinq kilomètres, par un temps gris, froid et sec. Une heure plus tard, la plupart des objectifs étaient atteints et certains même dépassés.
Nous couronnions alors les pentes ouest de la croupe de
Sailly-Saillisel; nous tenions toute la route de Bapaume, à deux cents mètres
environ au sud de l'entrée du village et nous bordions les lisières ouest et sud-ouest
du bois de Saint Pierre Waast, d'où nos lignes se dirigeaient ensuite vers
l'Epine-de-Malassise et la cote 130, au sud est de Bouchavesnes, face au
Mont-Saint-Quentin.
Une semaine s'écoula, que nos troupes mirent à profit pour consolider leurs positions, en dépit des contre-attaques fréquentes et acharnées qu'elles eurent à repousser.
Dans la nuit du 15 au 16 octobre, la 6e compagnie du 150e régiment d'infanterie (4e division) pénétra dans Sailly-Saillisel ou, jusqu'alors, des patrouilles avaient pu, seules, s'aventurer.
Les maisons en bordure de la route de Bapaume furent occupées jusqu'au carrefour central.
Ce fut la guerre de rues. On se battait de maison à
maison, de grange a grange, a la grenade. Chaque pan de mur était un refuge. Chaque
soupirail abritait une mitrailleuse qui balayait la rue. Centimètre par
centimètre, pierre par pierre, il fallut conquérir le village que l'ennemi
défendait âprement.
Il faut savoir que Sailly-Saillisel est juché sur un
plateau éminent et que cette position commande les retranchements du bois de
Saint Pierre Waast et domine Le Transloy. Sa possession était donc de prime
importance.
Malgré les contre-attaques, nous conservions et consolidions
ces positions. Ce succès fut réalisé en un quart d'heure, entre 11h45 et midi,
contre trois divisions bavaroises
Nous tenions Sailly-Saillisel, mais nous n'occupions pas Saillisel, le hameau jumeau.
De même, nous n'avions pas pris le bois de Saint Pierre Vaast, et les combats livrés le furent aux lisières.
Nous tentâmes, maintes fois, d'avancer sous bois. Nous réussîmes
à prendre un, deux, trois éléments de tranchées : chaque fois, nous dûmes les
évacuer et revenir dans nos abris avec des pertes considérables. Les chasseurs
des 8e et 16e bataillons savent ce que ces
escarmouches leur coûtèrent.
Pendant les jours qui suivirent, il n'y eut que des coups
de mains, des reconnaissances de patrouilles.
La division Lecomte s'empara, ce jour-la, de la majeure partie du hameau, en même temps que nous enlevions trois tranchées à la corne nord du bois de Saint Pierre Vaast, ainsi que toute la ligne des positions à la lisière sud-ouest. Ces combats furent acharnés et particulièrement meurtriers. Nous voulions pénétrer dans le bois, nous devions avancer coûte que coûte.
Et nous n'avançâmes que bien peu, et nous ne conservâmes point cette avance momentanée, car entre le 4 et le 10 novembre, les Allemands réussirent à nous ramener à nos lignes du 18 octobre et même à reprendre une partie de Sailly Saillisel.
Les contre-attaques des 4e et 42e divisions d'infanterie,
auxquelles avaient été adjoints des zouaves (9e
régiment de marche), permirent de reconquérir la majeure partie du
terrain perdu.
Près d'un mois avait passé en efforts stériles et
coûteux !
Le 32° Corps d'Armée fut enfin relevé et quitta le secteur
pour aller au grand repos dans le Tardenois.
Le secteur de Sailly-Saillisel retrouva le calme, et le
communiqué cessa bientôt de le mentionner.
Michelin , guide des champs de batailles ; batailles de
Picardie,1921