Journal du soldat Pierre BEAU

175e, 176e puis 287e régiment d’infanterie

(10 octobre 1916 11 novembre 1918)

 

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Pierre BEAU est né le 5 novembre 1889 à Bordeaux. Appelé de la classe 1909, il est classé dans le service auxiliaire et versé en 1912 dans la réserve de l’armée active. Pendant la guerre de 14-18, il participe aux campagnes d’Allemagne du 3 janvier 1915 au 8 mars 1917, d’Orient du 9 mars 1917 au 1er janvier 1918 et d’Allemagne du 1er janvier 1918 au 28 juin 1918.

Il est démobilisé le 1er août 1919.

En septembre et octobre 1918, il est cité respectivement à l’ordre du Régiment et du 34ème corps d’Armée :

 

1° - Le lieutenant-colonel de Bouchaud, Cdt le 287° Régiment d'Infanterie cite à l'ordre du Régiment le soldat de 2ème classe BEAU Pierre, classe 1909, de la 14° Compagnie du 287° Régiment d'Infanterie : "Fusilier mitrailleur d'élite d'un courage et d'un sang-froid remarquables. Au cours des attaques des 11 et 12 août 1918, a, par ses tirs précis, infligé à l'ennemi des pertes sévères et contribué pour une large part à la progression de la Compagnie". Aux Armées le 12 septembre 1918

 

2° - Sont cités à l'ordre du 34° Corps d'Armée : Le soldat de 2ème classe BEAU Pierre, classe 1909, du 287° Régiment d'Infanterie, 14° Compagnie : "Soldat modèle, d'une superbe crânerie au feu, volontaire pour toutes les missions les plus dangereuses. Le 6 septembre 1918, s'est distingué d'une façon toute particulière dans un combat de patrouille au cours duquel il a été fait un prisonnier" Le Général Nudant, Cdt le 34° C.A.

 

 

Le récit qui suit concerne sa campagne au Moyen Orient et la fin de la guerre en France. C’est une recopie fidèle de ses notes prises au jour le jour (à l’exception d’évènements strictement privés).

 

Merci à Paul ROUVIERE.

 

 

 

 

Camp de Souge

mardi 10 octobre 1916

Parti de Libourne ce matin, avec quelques camarades, à destination du camp de Souge où nous arrivons ce soir assez tard après un voyage pendant lequel nous nous sommes passablement amusés.

Je n’ai pu voir grand-chose du camp car il faisait déjà nuit, mais l’immense longueur des avenues éclairées par l’électricité me laisse supposer qu’il doit être très grand. Nous avons du reste marché longtemps pour arriver aux baraques où nous sommes cantonnés.

On m’a désigné une paillasse crasseuse sur le bas flan et, muni d’un sac de couchage d’une propreté douteuse et de deux couvertures, je vais faire mon lit afin de me reposer des fatigues du voyage.

mercredi 11 octobre

J’ai touché ce matin mon équipement complet et me suis installé dans ma baraque le mieux que j’ai pu pour ne pas être trop mal commodément pendant la durée de mon stage.

Je me suis rendu compte par une petite excursion de ce qu’est le camp. De larges et longues avenues bordées de baraquements rayonnant dans tous les sens, et de nouvelles constructions sont en cours d’exécution. Quant aux environs : c’est la lande, toujours la lande, à perte de vue dans la direction de la mer distante environ de quarante kilomètres. De ce coté se trouve le champ de tir.

Dans la direction opposée encore la lande mais quelques villages y sont clairsemés. Les plus proches sont Issac où passe le train de Lacanau, Magudas et Martignas. Plus loin : Saint-Médard où nous sommes passés hier pour venir ici. Le camp est distant de Bordeaux de quinze kilomètres. Je pourrai donc facilement aller voir mes parents les dimanches en faisant le voyage soit en bicyclette, soit par les automobiles ou le train d’Issac.

A l’entrée du camp se trouve une petite agglomération bizarre formée de baraques en bois dans lesquelles sont quelques guinguettes où les soldats vont casser la croûte et boire un verre dans l’atmosphère infectée de la fumée de nombreuses pipes et de l’odeur écoeurante de beignets graisseux. On trouve encore là un coiffeur, un bureau de tabac, un marchand de comestibles et un garage de bicyclettes, toujours dans des constructions très légères faites de planches et même de toile. Ce petit groupe de commerçants n’est autre que l’embryon d’un village qui inévitablement se formera à cet endroit d’ici peu d’années et pour l’instant se nomme Coquinville.

jeudi 12 octobre

J’ai lié connaissance avec un aimable garçon qui fait comme moi un stage d’entraînement ici. Mais étant depuis un mois au camp il en connaît les habitudes et me met au courant. Il se nomme Jean Lucien Cazenave, originaire de Biarritz.

vendredi 13 octobre

La majeure partie de nos journées se passe en exercices divers, marches, théories, etc. Je passe mes quelques moments de loisirs en lecture. Je viens de terminer celle de Sapho. C’est une étude de mœurs bien écrite. Dans les quelques années que j’ai passées à Paris, j’ai eu l’occasion de voir et de pouvoir observer de très près ce monde. J’y ai remarqué quelques bonheurs éphémères mais surtout bien des déceptions et bien des malheurs.

Bordeaux

dimanche 22 octobre

J’ai passé la journée rue Turenne où a eu lieu une agréable matinée réunissant quelques amis et madame Lebrou et Hélène, mme Bertrand avec Madeleine et Lulu, les Bonalgues, Doussin et Filiatre. On a fait de la musique et beaucoup causé. Je repars ce soir pour le camp.

 

Souge

mercredi 25 octobre

Tir : sur huit cartouches 4 balles 3 points. Je n’ai jamais si bien tiré, aussi je le note soigneusement. Mauvais temps, le camp est bien triste quand il pleut.

dimanche 29 octobre

La classe 17 part pour le front. Pas de permission pour nous car il faut nettoyer les locaux abandonnés par les bleuets. Ils sont partis plein d’entrain en chantant à pleine voix La Madelon. Pauvres petits, beaucoup ne reviendront pas.

Lestiac

dimanche 5 novembre

Jour de mon anniversaire : vingt sept ans. Maman et Valentine sont venues passer la journée à la campagne avec nous.

Souge

jeudi 9 novembre – Mon ami Georges Bonnard doit se marier aujourd’hui à Brive. Je n’ai pu me rendre à son invitation

 

Bordeaux

dimanche12 novembre

Permission de la journée passée à Bordeaux rue Turenne. Petite matinée musicale avec mme et mle Buzon, mle Duthu, les dames Durieux, les cousins Castéran et tante Suzanne.

Souge

lundi 13 novembre

Mon camarade Cazenave part pour Salonique. Je regrette bien qu’il parte si tôt car c’est un bien bon camarade, un bien bon cœur.

jeudi 16 novembre

Je viens de terminer la lecture de La vie de Jésus de Renan. Quoique l’auteur dans sa préface explique qu’il espère, par son livre, réveiller chez certains ou même faire naître l’esprit de religion, l’admiration de Jésus et l’amour du prochain, il n’en est pas moins vrai que le récit de Renan est tout à fait antichrétien, car il nie l’Esprit Divin incarné en Jésus Christ. Cependant cette lecture est intéressante par la description des contrées et des mœurs au milieu desquelles s’est passée la vie du Christ.

mercredi 22 novembre

Tir à 250 mètres : sur 8 balles, 4 balles, 6 points. Il y a du progrès.

jeudi 23 novembre

Marche d’avant-garde qui s’effectue en pleine lande magnifique de sauvagerie. Parmi les pins d’un vert sombre, des arbres d’essences diverses apportent les teintes imprévues de leur feuillage jauni ou rougi par l’automne. A distance une légère brume bleutée estompe la lande.

Bordeaux

dimanche 10 décembre

Je suis allé entendre Lambert Mouchague à la messe de onze heures à St Louis. Plus je l’entends plus je l’admire. Je le préfère de beaucoup à tous les autres organistes de Bordeaux. Son jeu est net, le choix de ses morceaux est fait avec beaucoup de goût et l’interprétation m’en semble irréprochable. Il paraît manier son orgue avec beaucoup de maîtrise et de science.

Souge

13 décembre

Les journaux nous apportent la nouvelle que l’Allemagne fait, à nous et à nos alliés, des propositions pour entrer en pourparler de paix.

Je crois qu’elle a peu de chances d’obtenir une réponse favorable car il est certain, qu’à l’heure actuelle où les puissances centrales se croient victorieuses, elles n’accepteraient pas les conditions que les Alliés désirent. Il est donc probable que la lutte continuera. Quelle en sera l’issue ? C’est bien difficile à prévoir.

jeudi 14 décembre

Les propositions de l’Allemagne sont dans presque tous les milieux regardées comme un piège et nul n’espère la paix en ce moment. L’armée paraît décidée plus que jamais à continuer la lutte.

samedi 16 décembre

Conférence par notre commandant de compagnie, le capitaine Potet, sur les propositions de l’Allemagne et sur ses buts louches. Exercices et démonstrations de nouvelles méthodes de combat.

Lestiac

 lundi 25 décembre 1916

Je viens de passer les deux jours des fêtes de Noël à la campagne. Maman et Valentine sont venues. Messe de minuit et réveillon. Je repars ce soir pour le camp.

Souge

mardi 2 janvier 1917

Quelques cas de méningite cérébrospinale et de rougeole se sont déclarés dans le camp. Le service de santé a ordonné la consigne rigoureuse des troupes cantonnées ici.

Cela nous supprime donc toute permission jusqu’à nouvel ordre.

samedi 6 janvier

Je suis de garde à la prison du camp. Là se trouvent enfermés une pléiade de mauvaises têtes, piliers des prisons militaires et des sections de discipline.

On les fait sortir seulement pour travailler à des terrassements dans le camp. J’ai pour mission d’en garder huit et, pendant qu’ils piochent, je me promène de long en large avec mon fusil baïonnette au canon. C’est peu intéressant. Les prisonniers sont tireurs au flanc, comme beaucoup de soldats, aussi l’adjudant vient souvent voir le travail qu’ils ont fait, mais il est bon garçon et ne les force pas trop. Il sait que parmi eux il y a de pauvres malheureux, victimes de quelques mauvais gradés. Cependant il ne se laisse pas monter le cou, l’adjudant !

Il y a un moment un des prisonniers lui demande l’autorisation d’aller aux feuillées parce qu’il avait soi disant la colique. L’adjudant flairait que c’était pour aller griller une cigarette en cachette. 

« Tu as la colique ? Oui mon adjudant – Ca presse tant que ça, tu ne peux pas attendre d’être rentré ? – Non mon adjudant, ça presse beaucoup. – Bien… déculottes toi – Ici ? – Oui, ici ! – Le prisonnier s’exécute – Bien. Baisses toi … C’est très bien. Maintenant fais ici … ….. !! – Forces ! forces encore , tant que tu pourras. – Le prisonnier force, mais il ne peut sortir qu’un formidable pet. – Hé, nom de dieu, s’écrie l’adjudant, tu vois bien que tu ne risquais pas de faire dans ta culotte ! Va me continuer ton boulot, que diable ! »

 – Le prisonnier trouva inutile d’insister et s’en fut docilement continuer son boulot.

vendredi 26 janvier

J’ai passé ce matin la visite des mobilisables. Selon mon désir exprimé précédemment à mon capitaine, je suis reconnu apte pour l’armée d’Orient. Tant mieux, cela me fera voir un peu de nouveau. Le voyage, aux frais de la princesse, ne me déplaît pas du tout, même avec ses risques et les péripéties qui pourront subvenir.

Bordeaux

dimanche 28 janvier

Je passe ma journée à Bordeaux, rue Turenne, avec Valentine qui est malade d’un gros rhume. Avant de venir, j’ai fait raser ma barbe et couper mes cheveux ras. Il paraît (au dire de ma sœur) que je suis très laid ainsi. Comme si quelquefois j’avais été joli garçon ! ?

Souge

samedi 3 févier

Ce soir je pars avec un renfort pour l’armée d’Orient, via Libourne, dépôt du 57ème d’infanterie, et Brive dépôt du 84ème

Brive est la ville qu’habitent les parents de mon ami Georges Bonnaud. Je profiterai de mon séjour en cet endroit pour faire leur connaissance.

Demain dimanche, je passerai la journée à Bordeaux dans ma famille et ne rejoindrai Libourne que lundi matin. C’est une journée que je chiperai à l’armée, mais lorsqu’on doit partir si loin peut-on résister à la tentation d’aller passer encore quelques heures avec les siens, lorsque c’est si facile ? C’est du reste ce que feront tous mes camarades dont les parents habitent la région.

Libourne

lundi 5 février

Rejoint Libourne ce matin de bonne heure. notre escapade d’une journée est passée inaperçue. J’attends maintenant d’être équipé à neuf. Avec les quelques camarades partis avec moi de Souge, nous allons faire une petite bombe avant notre séparation, car nous allons être presque tous répartis dans des régiments différents. Un seul vient avec moi au 84ème à Brive, c’est un jeune de la classe 1915, Leydet Léopold.

Brive

mercredi 7 février

Parti de Libourne ce matin à 7h.

Pour Brive avec mon camarade Leydet. Depuis ce matin il tombe de la neige et nous avons traversé des campagnes qui en sont toute couvertes. Une heure d’arrêt à Périgueux où nous sommes allés déjeuner dans un restaurant à proximité de la gare. Arrivés à Brive vers 15 h. Le soir même je me mets à la recherche de la famille Bonnaud. J’obtiens son adresse par le concierge du grand collège où je sais que mr Bonnaud père est professeur de dessin et je me rends immédiatement chez lui, 4 Boulevard Marbot, faire ma visite d’arrivée. J’ai été très aimablement reçu et invité à dîner pour demain.

jeudi 8 février

Journée de repos. Je dîne ce soir chez la famille Bonnaud.

dimanche 18 février

Tous ces jours se sont passés en exercices divers et en petites marches dans les environs de Brive. Le beau temps est revenu.

La campagne est superbe toute étalée sur de jolies collines et de charmants vallons. Les maisons y sont très pittoresques et ont chacune un caractère particulier. Que de jolis coups de crayon un dessinateur pourrait donner ! Aujourd’hui je passe une partie de la journée à visiter la ville.

Il y a, surtout dans les vieux quartiers, de vieilles maisons et de vieux monuments très curieux à voir.

vendredi 23 février

Dans l’après midi, promenade militaire. Nous avons traversé le très vieux bourg de Mallemort à quatre kilomètres de Brive, construit sur le versant d’une colline couronnée par les ruines d’un vieux château.

Dans la vallée au pied de la ville, la Corrèze court en petites cascades. De très vieilles maisons aux toits moussus, de petites ruelles qui grimpent et tout cela ayant un vieil air de quinzième siècle.

samedi 24 février

Distribution de vivres de réserve pour notre départ à destination du 176ème d’infanterie à Béziers, que nous devons rejoindre sous peu.

lundi 26 février

J’ai passé hier une excellente journée avec la famille Bonnaud. Dans l’après-midi, j’ai mis en état le piano de la sœur de mon ami Georges, et toute la soirée nous avons fait de la musique.

Je suis rentré à la caserne à onze heures et demie sans permission !!.. Personne ne s’en est aperçu ? pas vu pas pris.

jeudi 1er mars

Les escouades et sections sont formées pour le départ prochain.

Après midi promenade sur la route de Noailles jusqu’au viaduc. Cette contrée est vraiment admirable Tout commence à y reverdir.

Du reste les environs de Brive sont réputés pour leur printemps précoce. C’est d’ici que part une grande partie des primeurs à destination de Paris.

lundi 5 mars

J’ai passé hier dimanche une bien agréable journée avec mon ami Georges et sa famille. Nous sommes allés faire une promenade au couvent de St Antoine de Padoue. Il s’y trouve un calvaire où un sentier serpente sous de beaux arbres. Au sommet le Christ se dresse majestueux sur une large terrasse. De là on domine toute la vallée de Brive et ses environs.

jeudi 8 mars

On nous annonce notre départ pour demain. J’irai ce soir faire mes adieux à Georges et à sa famille.

vendredi 9 mars

Matin 6 h. voici le jour du départ.

Dans une heure nous allons nous acheminer vers la gare et partirons pour Béziers au 176ème. Nous sommes deux cent cinquante environ. Tout est prêt. Les faisceaux sont formés dans la cour. On n’attend plus que le signal pour quitter la caserne.

Je songe à ma soirée d’hier : j’étais allé faire mes adieux à Georges et lui porter la transcription de Bidoning March qu’il m’avait demandée.

J‘avais écrit cette marche quelques heures auparavant de mémoire. Georges tenait à avoir cette petite composition de moi en souvenir. Je lui ai donné avec une dédicace. Chez lui on m’a retenu de force, quoique j’ai déjà pris mon repas à la caserne. Lorsque j’ai quitté mon ami Georges hier au soir, il m’a embrassé.

Nous allons tous deux partir pour des directions bien différentes et bien éloignées l’une de l’autre. Nous allons affronter les dangers sans nombre de la guerre. Qui sait si nous nous reverrons ?

Marseille 

dimanche 11 mars

Notre renfort ne s’est pas arrêté à Béziers au dépôt du 176ème comme nous l’avions cru.

Nous sommes venus directement à Marseille. Arrivés ce matin seulement.

Je visite la ville et le port à la hâte car nous repartons ce soir pour Orange où nous allons chercher un convoi de chevaux que nous devons mener ici.

Orange

lundi 12 mars

Nous ne repartons pour Marseille que demain. J’ai visité la très petite ville d’Orange. Je l’ai trouvée bien propre pour une ville du midi, mais bien calme aussi.

On ne voit presque personne dans les rues et on n’entend aucun bruit. Au dessus de la chaussée de chaque rue sont des tringles de fer qui vont d’un coté de maison à l’autre et sur lesquelles on coulisse des toiles pour se garantir du soleil en plein été. Ces rues ainsi couvertes doivent voir un aspect assez drôle.

Je suis allé voir le théâtre et l’Arc de Triomphe.

Marseille

mercredi 14 mars

Retour d’Orange avec le convoi de chevaux. J’ai passé la nuit dans un wagon avec les huit chevaux que je convoyais. Ces animaux à moitié sauvages ont mené une vie désordonnée, se mordant et se donnant des coups de pieds.

Je ne sais par quel hasard je n’ai pas reçu quelques coups de sabots. A un moment, tombant de sommeil, j’ai installé une botte de paille dans le milieu du wagon et me suis endormi dessus.

Malgré leur bataille les chevaux ne m’ont fait aucun mal.

En débarquant ce matin à Marseille, nous en avons pris chacun six pour les mener au camp des Aygualades à 6 km. environ du port. Ce ne fut pas chose facile pour chacun de nous que de conduire six chevaux de front au bout d’une longe, et les trois quarts sont arrivés au camp avec trois, deux ou un cheval, les autres s’étant détachés et échappés en route. Certains même n’en ramenèrent aucun et les fugitifs courent encore. J’ai réussi à conduire mes six sans trop de mal au camp. Nous allons rester quelques jours ici.

Le seul travail qu’il y ait est de soigner chevaux et mulets. Les soins une fois terminés, on est libre et on peut descendre à Marseille.

vendredi 16 mars

Je me rends libre une grande partie de la journée pour mieux revoir Marseille et j’y descends en compagnie d’un camarade. Je ne trouve rien de merveilleux.

La célèbre Cannebière est une voie très ordinaire.

C’est la promenade principale, voilà tout. Quant aux boulevards, ainsi que les autres rues, le tout est assez sale malgré le beau temps. Nous remontons jusqu’à une assez grande place où se trouve un monument où l’on voit le Rhône déversant ses flots tumultueux. Nous revenons sur nos pas et retombons à la Cannebière que nous descendons jusqu’au port. Dans le bassin, des embarcations prennent des passagers pour aller faire une promenade en mer jusqu’au château d’If.

Cela nous tente mais nous ne pourrions pas être de retour assez tôt pour rentrer au camp avant l’appel. Nous parcourons les quais. Partout des marchandises entassées. Nous pénétrons dans une petite rue étroite qui débouche sur le bassin. Là un spectacle nouveau s’offre à nos yeux et nous remplit de dégoût.

C’est le quartier de la prostitution, tout voisin des grandes promenades. Malgré tout nous parcourons l’une des vois infectes de ce quartier : la rue Bouterie.

Nous nous mêlons un instant à cette foule de militaires de nationalités et de races différentes, venus là pour y chercher du plaisir, mais aussi quelquefois en emporter de terribles maladies. Quelques uns se promènent par simple curiosité. Français, Anglais, Italiens, Indiens, Sénégalais, Annamites, tout cela grouille dans ce cloaque infect où les prostituées tranchent par les vives couleurs de leurs toilettes qui les vêtissent à peine et laissent apparaître leur chair afin de faire naître ou augmenter les désirs.

Il fait déjà chaud à Marseille et quelques unes sont presque nues. Les hommes s’enivrent dans les bouges et roulent ensuite dans les ruisseaux.

Les femmes qui n’ont pas de miché interpellent les soldats pour les faire entrer chez elles. Elles fument et boivent aussi. Une odeur infecte empeste l’atmosphère. Et partout des cris, des hurlements, des vociférations, des rixes et des jurons ; des coups de couteaux et de revolver sans que personne n’intervienne ni ne s’émotionne. Nous hâtons le pas et quittons cet enfer après avoir compté, devant la porte d’une de ces créatures à qui on ne devrait pas donner le nom de femmes, dix huit sénégalais qui attendaient leur tour. En sortant de là nous avons envie de respirer un air plus sain et nous dirigeons vers la mer.

Nous visitons le vieux port et montons ensuite à la cathédrale. Cette dernière est de construction moderne et n’offre pas grand intérêt au point de vue artistique. C’est une masse lourde rehaussée des tons criards de la brique ocreuse. L’intérieur en est nu et froid.

Il faut que nous fassions quelques achats avant notre embarquement et nous sommes obligés d’abréger notre promenade pour revenir au camp.

A bord du Colbert

dimanche 18 mars

Ce matin a eu lieu l’embarquement. Nous avons embarqué nos chevaux et nous allons les convoyer jusqu’à Salonique.

Le Colbert sur lequel nous allons faire le voyage est un petit cargo.

Nous y sommes bien mal installés.

Les chevaux tiennent toute la place dans les étages des cales et jusque sur le pont au dessus duquel on a construit un faux pont en bois.

Ce dernier est encombré par les balles de foin. Le fond des cales est également rempli de foin et de sacs d’avoine et de son. C’est à cet endroit que nous coucherons comme nous pourrons. Quelques officiers embarquent avec nous. Ils logent dans les cabines voisines de la salle à manger du commandant du navire. Le Colbert est à quai dans un des bassins du port et il y a déjà quelques heures que nous sommes embarqués.

Les soldats se renseignent auprès des marins du bord pour savoir s’ils ont le temps d’aller faire une petite tournée à terre avant le départ. Ils descendent l’échelle et se dirigent vers les estaminets voisins du bassin. Mais les autorités militaires ont ordonné la fermeture de tous les bars du port en vue de l’embarquement. Cette précaution paraissait nécessaire aux chefs pour éviter que les hommes s’enivrent.

Hélas ils se sont trompés beaucoup et n’ont réussi qu’à provoquer une grande fureur parmi les soldats. Ceux-ci pour se venger se ruent sur les tonneaux de vin alignés sur le quai et les percent à coups de poinçons. Des gendarmes de garde veulent les en empêcher mais, voyant que leurs menaces sont inutiles, ils s’éloignent se sentant en trop petit nombre et craignant sans doute d’aller boire un bouillon dans le bassin.

En un instant le vin s’échappe à flot des fûts. Les hommes boivent à même les trous percés dans les douves et emplissent les bidons et les peaux de boucs. Des ruisseaux de liquide vermeil coulent entre les pavés et se déversent dans le bassin du port.

En quelques minutes beaucoup sont déjà ivres et chantent juchés sur les tonneaux. Les officiers du bord et ceux partant avec nous regardent ce spectacle du haut du navire sans intervenir, sachant bien que ce serait peine perdue. Il est maintenant trop tard pour remédier au mal.

Cependant vers trois heures de l’après midi , la sirène du Colbert envoie un violent appel. Les officiers de notre régiment sont descendus et demandent aux hommes de monter à bord. Tous ceux-ci sont ivres, beaucoup dormant déjà en plein soleil sur le pavé brûlant, la face congestionnée.

Ceux qui sont à peu près solides sur leurs jambes hissent leurs camarades sur le cargo. Enfin l’embarquement, auquel un petit nombre de nous restés sains donne un coup de main, se termine péniblement. On fait l’appel tant bien que mal, deux hommes manquent.

L’heure du départ est arrivée et le navire ne peut attendre davantage. Le pilote est à bord. La sirène jette encore son cri. Quelques commandements brefs sont lancés de la passerelle et sont répétés par les chefs de manœuvre. Les treuils à vapeur tournent en faisant entendre les claquements de leurs bielles. Les amarres sont larguées. La sonnerie retentit dans la machinerie, transmettant l’ordre du commandant. L’hélice fait bouillonner l’eau à l’arrière et le Colbert sort du bassin. Je me suis placé sur le faux pont des cabines pour regarder la manœuvre qui m’intéresse au plus haut point.

Le navire se dirige vers la haute mer, mais tout à coup il fait demi tour et vient mouiller à l’Estaque en face du Cannet. J’ignore la raison.

lundi 19 mars

C’est une avarie de machine qui nous a obligé à rebrousser chemin.

En ce moment on répare. J’interroge les matelots, mais ils ne savent pas quand nous pourrons repartir. Hier quelques hommes ivres ont insulté le commandant du bord.

Ils ont été enfermés dans un cachot jusqu’à nouvel ordre.

mardi 20 mars

On danse beaucoup en face du Cannet. La mer devient mauvaise. Le navire lève l’ancre et rentre au port pour y reprendre de l’eau douce. Nous repartons à 5 heures du soir et prenons la haute mer.

Le vent est mauvais et la mer houleuse. Moi qui voulais tant être marin, ce voyage me sera je crois bien agréable.

jeudi 22 mars

Au matin, en vue des côtes de Sardaigne. Mer un peu plus calme qu’hier. Le soir la houle recommence de nouveau avec le vent qui fraîchit.

Roulis, tangage, mais le Colbert continue d’aller son petit train.

vendredi 23 mars

Le matin, en vue des côtes de Tunisie.

La mer est devenue très calme et d’un beau bleu. Le soleil resplendit magnifiquement et il fait très bon. En dehors des heures où on donne à manger aux chevaux, je m’installe sur le pont supérieur près du salon et des cabines d’officiers. De là on domine tout le reste du navire.

On nous a désigné les radeaux auxquels nous devons courir en cas de torpillage. Nous sommes environ une trentaine par radeau. Un matelot nous a distribué à chacun une ceinture de sauvetage.

Pendant toute la traversée nous risquons mines et torpilles et même les bombardements par les canons de sous-marins. Le Colbert dans ses précédents voyages a déjà été attaqué trois fois et il en porte les marques.

Nous apercevons Bizerte. De la passerelle de commandement du Colbert on hisse trois pavillons signaux de formes et couleurs différentes. Bientôt un contre-torpilleur et une canonnière viennent à notre rencontre.

Du contre-torpilleur un matelot debout sur la cabine de commandement fait avec les bras des signaux à notre navire qui répond de la même façon par le mousse juché sur un des abris qui sont aux deux extrémités de la passerelle. Cette conversation télégraphique dure un moment assez long. Chaque geste doit représenter une lettre de l’alphabet. Enfin après quelques phrases échangées, le Colbert vire de bord et prend la direction S.O.-N.E. en marchant dans la direction opposée à Bizerte, que nous n’aurons aperçue que de très loin.

Le contre-torpilleur et la canonnière nous escortent.

Le soir, aucune terre n’apparaît à l’horizon. Les officiers, qui ont appris que je jouais un peu de piano, me demandent d’aller les distraire. Je le fais de bonne grâce en jouant quelques airs connus sur le piano dans la salle à manger du bas.

Ces messieurs sont très gentils et me font servir quelques friandises. Ils m’invitent à venir jouer quand je voudrai, et mettent leurs bouteilles de liqueur à ma disposition. Au bout d’un moment je suis forcé de m’arrêter de jouer.

Le navire danse comme une coquille de noix. Quelques officiers sont pris du mal de mer. Je remonte sur le pont et constate que la mer est passablement démontée. Par moment les embruns rejaillissent sur le pont. Les pauvres chevaux ballottés hennissent à n’en plus finir.

Je vais admirer le spectacle sur le gaillard d’avant.

samedi 24 mars

A 9 heures du matin nous passons devant Malte.

dimanche 25 mars

Il n’y a pas d’office religieux à bord.

Nous venons d’apprendre par TSF que le cuirassé Danton vient d’être coulé en Méditerranée près d’un endroit où nous sommes passés. Nous l’avons donc échappé belle.

Je vais faire de temps en temps un peu de musique aux officiers.

lundi 26 mars

Au petit jour nous apercevons dans le lointain l’île de Crète que vous laissons derrière nous. La mer est très calme.

A 14 heures, on distingue l’île de Milos vers laquelle nous nous dirigeons. La canonnière qui nous escorte nous a fait signe de rentrer dans la rade.

A 16 heures, nous passons entre l’îlot d’Antimilos et l’île, et nous pénétrons dans la baie pour y mouiller.

L’île de Milos paraît assez riante. Les maisons sont étagées sur les côtes élevées. Elles ont presque toutes de grandes terrasses ou de larges vérandas donnant sur la mer.

La petite ville que l’on aperçoit dans un creux de montagne est Plaka. Nous restons à peine une demi heure et reprenons le large, toujours escortés. Nous passons devant les îles de Siphnos à droite, Seriphos à gauche. Plus tard Syra que nous laissons à notre droite et dont nous ne pouvons voir la ville importante de Hermopolis qui se trouve sur la côte est.

A ce moment le soleil se couche et semble s’enfoncer dans la mer dans un magnifique décor. On aperçoit encore au loin devant nous les îles Andros et Tinos, et la nuit arrive rapidement.

mardi 27 mars

Mer houleuse.

Vers 10 heures nous apercevons le mont Athos dont la cime est couverte de neige.

Nous laissons derrière nous l’île Lemnos et nous dirigeons vers le golfe de Salonique. Peu après on distingue très nettement le mont Olympe couvert de neige également, sur laquelle le soleil étincelle.

 

19 heures Il fait presque nuit.

On distingue dans le lointain les phares de Salonique. Dans deux heures environ nous allons traverser les chapelets de mines qui protègent l’entrée du port contre toute incursion des sous-marins ennemis.

Il suffirait que notre navire heurte légèrement une de ces mines pour être éventré et coulé en quelques secondes. Ce serait une sale blague, surtout au moment d’arriver au port ! Les officiers me font demander pour aller jouer à la salle à manger pendant qu’ils font la bombe en l’honneur de notre arrivée à Salonique.

Il est probable que j’en profite moi aussi.

En rade de Salonique

28 mars

Hier soir j’ai joué au piano jusqu’à dix heures. Après quoi je suis monté sur la passerelle avec les officiers, et nous constatons que le navire est tranquillement ancré dans la rade.

10 heures : le pilote monte à bord pour conduire le Colbert à quai.

18 heures : nous avons débarqué les chevaux en vitesse, ce qui n’a pas eu lieu sans accidents. J’ai failli au moins dix fois être tué. Les chevaux, en descendant du navire où ils avaient été réduits tous ces jours à l’inaction et se trouvant au grand jour parmi le bruit et le remue ménage du quai, étaient affolés.

Enfin ce soir nous avons gagné le camp de Zeïtenlik, à quelques kilomètres de Salonique. C’est là que j’écris en ce moment, assis contre la baraque en planche qui doit nous servir d’asile.

Camp de Zeïtenlik

jeudi 29 mars

Journée de repos.

On en avait certainement bien besoin, ainsi que de la douche que nous avons prise. Depuis mon départ de Brive, je n’avais reçu aucune lettre et, en arrivant ici, on nous remet quelques missives qui viennent de France et qui sont passées par le dépôt.

vendredi 30 mars

Je vais garder des prisonniers grecs antivenizelistes pour les faire travailler à surcharger les routes du camp.

Le camp est immense et s’étend d’un coté et de l’autre à perte de vue. Il contient les dépôts intermédiaires des divers régiments de toute arme, Français, Anglais, Italiens, les camps de concentration des prisonniers allemands, bulgares, autrichiens etc. le poste principal de TSF, etc. etc. Il est situé sur une hauteur d’où l’on domine une partie de Salonique et la rade, et dans le lointain, lorsque la brume a disparu, le mont Olympe.

Je reçois mon second courrier.

Salonique

samedi 31 mars

Je suis détaché à Salonique pour assurer le service d’ordre d’un passage à niveau du chemin de fer qui dessert le port. Je suis cantonné avec cinq autres camarades dans un marabout à la Tour Blanche, sur le bord de la mer.

Le coin est charmant et je m’y trouve très bien. Quant au service, il comprend 2 heures de surveillance pendant le jour et une heure et demie la nuit.

Le reste du temps nous sommes entièrement libres et pouvons nous promener.

1er avril

Aujourd’hui dimanche, je vais entendre une messe à l’église Francque qui se trouve à l’autre extrémité de la ville. Je profite aussi des longs loisirs que me laisse mon service pour visiter un peu Salonique.

Cette cité fait beaucoup plus d’effet de la rade que de près. Lorsque je l’ai vue depuis le Colbert, elle m’a charmé avec son aspect de ville tout à fait orientale.

Etalée en demi cercle au fond de la baie et en amphithéâtre sur le versant d’une montagne peu élevée, au sommet de laquelle paraissent les vieux créneaux des anciennes murailles. De ci de là un minaret qui émerge des agglomérations de maisons, quelques coupoles et, sur les quais, une foule bigarrée dans laquelle on voit de nombreux fez et des costumes turcs. Mais lorsqu’on pénètre dans l’intérieur de la ville, on n’y voit plus que de sales petites ruelles sur lesquelles s’ouvrent les souks des nombreux marchands juifs, ou bien dans d’autres quartiers les misérables demeures infectes des Turcs ou des Tchèques.

Seuls deux quartiers sont à peu près : c’est le quartier anglo-français et le quartier des villas près de la Tour Blanche, où l’on voit de superbes maisons, presque des palais.

C’est la quartier de Venizélos et du général Sarail.

jeudi 5 avril

J’apprends peu à peu à parler et à écrire le grec.

Mais pour pouvoir vivre ici, en ce moment surtout, il faudrait connaître une infinité de langues.

Tous les Israélites qui forment la majeure partie de la population et qui tiennent le haut commerce parlent l’espagnol. Ce sont du reste des émigrants d’Espagne qui sont venus se réfugier ici au moment de l’inquisition. Puis les musulmans parlent le turc. Il y a des colonies roumaines, serbes, bulgares, des Tsiganes, des Tchèques.

Et maintenant les troupes françaises, anglaises, italiennes, russes etc., les Annamites, les Arabes, les Malgaches et Sénégalais, véritable tour de Babel.

vendredi 6 avril

Je vais assister à la cérémonie des Ténèbres à l’église Romaine, au quartier français. Les chants y sont très bizarres.

samedi 7 avril

C’est aujourd’hui la fête nationale grecque, en commémoration de la délivrance des territoires occupés autrefois par les Turcs.

Tout est pavoisé de tentures et de drapeaux aux couleurs grecques, bleu et blanc. Les défilés parcourent la ville, musique en tête. Pour les Grecs ce jour n’est pas le 7 avril mais le 26 mars d’après leur calendrier.

Nous devons être relevés de notre poste ce soir et nous remonterons à Zeïtenlik.

Zeïtenlik

dimanche de Pâques 8 avril

J’ai passé la visite médicale et suis apte à partir pour le front. J’assiste à la messe dite dans une baraque Adrian, en face de la notre.

lundi 9 avril

Une centaine d’hommes du 175 sont versés au 176 pour un renfort qui doit monter au front vers Monastir. J’en suis et me prépare pour le départ qui aura lieu dans deux jours.

mardi 10 avril

Toutes mes affaires sont prêtes pour le départ.

Ce soir je suis descendu à Monastir pour faire quelques achats.

Pour m’y rendre et éviter la route où les gendarmes montent la garde et empêchent les poilus non permissionnaires d’aller à la ville, j’ai traversé le grand cimetière turc, c’est assez lugubre à la nuit.

Topsine

11 avril

Première halte après une marche de 27 km. avec tout l’équipement et le sac chargé.

Janista

jeudi 12 avril

Deuxième halte à 26 km. de Topsine. Nous cantonnons dans une ancienne caserne turque.

Vertakop

vendredi 13 avril

Troisième halte à 27 km. de Janista.

Nous partons toujours le matin à la fraîcheur et arrivons après midi.

Demain nous avons repos.

dimanche 15 avril

Quatrième halte après une marche assez pénible dans les montagnes. L’étape n’a été que de 15 km. Le pays est très beau de ce coté.

Ostrovo

lundi 16 avril

Cinquième halte au bord du lac. Nous campons sous nos tentes individuelles.

Banica

mardi 17 et mercredi 18 avril

Sixième et grande halte repos.

Les marches dans les montagnes sont très pénibles. Mon escouade est de garde de police.

Valkukoj

jeudi 19 avril

Septième halte, la nuit seulement.

Zabjani

vendredi 20 avril

Huitième halte sous les tentes par un grand mauvais temps.

On gèle.

samedi 21 avril

Repos. On nous a distribué 120 cartouches à chacun à Valkukoj. Nous repartirons ce soir à la nuit seulement, car nous approchons des lignes et il ne faut pas que nous soyons vus.

Nous traversons Monastir sans nous y arrêter.

Brusnik

dimanche 22 avril

Repos.

Hier au soir en arrivant nous avons été accueillis par une belle pétarade de l’artillerie. Nous cantonnons dans le village où se trouvent les bureaux du régiment et de la compagnie.

Je suis versé à la 7ème compagnie, capitaine De Guérin, et à la 3ème section de laquelle il reste seulement un homme, tout le reste ayant été fait prisonnier à une dernière attaque.

lundi 23 avril

Le village de Brusnik est à quatre kilomètres environ des premières lignes.

Beaucoup de maisons y sont démolies par les bombardements. Le soir on bouche les fenêtres avec des couvertures pour que l’ennemi ne voit pas la lumière. De temps en temps on entend l’artillerie qui donne.

Des grosses pièces de 105 sans doute sont dissimulées tout près de nous dans un ravin qui passe au bas du village.

mardi 24 avril

Nous devons monter en seconde ligne ce soir.

mercredi 25 avril

Nous sommes quatre dans une guitoune où l’on ne peut se tenir ni assis ni couché tellement elle est basse et étroite. On ne peut en sortir que la nuit pour ne pas être aperçu car en cet endroit il n’y a pas de tranchée.

samedi 28 avril

un obus est tombé juste à coté de la guitoune, sans éclater heureusement. Nous montons en première ligne ce soir.

1ère ligne

dimanche 29 avril

La tranchée n’est pas confortable.

Je suis avec un jeune camarade dans une niche minuscule d’où la moitié de nos jambes sortent dans la tranchée lorsque nous nous étendons.

Nous sommes très espacés dans la tranchée. A mon poste on ne peut veiller le jour parce qu’il est trop en vue.

Du 28 avril au 4 mai

Six jours passés en 1ère ligne très calme. Ce sont des Allemands qui sont en face de nous.

Ils nous laissent bien tranquilles et nous aussi. On veille la nuit et on dort le jour, ou du moins c’est mon camarade de guitoune qui dort, car moi je sommeille à peine deux heures par jour.

Le reste du temps je relis de vieilles lettres, j’écris, je songe et je m’amuse à enlever avec la pointe de mon couteau des paillettes d’or que je découvre dans les parois du gourbi. Ce n’est pas le premier endroit où j’ai constaté la présence de ce métal précieux dans les sables de Macédoine.

 

2ème ligne

samedi 5 mai

La nuit nous devons aller travailler en 1ère ligne. La nuit dernière les Allemands nous ont envoyé des crapouillots peu après notre arrivée.

C’est vrai que l’on faisait du bruit comme si on avait été à dix kilomètres des premières lignes tandis que nous en sommes à peine à quarante mètres.

Du 6 au 10 mai

Dans la nuit du 5 nous sommes aller poser des fils de fer barbelés en avant des premières lignes. Nous devons remonter en 1ère ligne.

 

1ère ligne

Du 11 au 17 mai

Sept jours passés en 1ère ligne sans gros incidents, dans le même secteur que la première fois.

Ce soir relève.

 

2ème ligne

 Du 18 au 23 mai

D’abord dans le ravin puis plus à droite du piton qui domine Margarevo dans la vallée.

 

1ère ligne

24 et 25 mai

Nous sommes montés en première ligne ces deux jours seulement et nous descendrons cette nuit au grand repos à Monastir.

Monastir

samedi 26 mai

Nous sommes descendus la nuit dernière à Monastir pour quelques jours de repos.

Notre cantonnement est assez confortable, dans une maison particulière au bord du Dragor et en face d’une mosquée turque devant laquelle restent accroupis, presque toute la journée, des musulmans fumant leur longue pipe ou leur cigarette.

Nous avons visité la ville qui n’a rien d’extraordinaire, et nous avons surtout cherché de quoi varier un peu notre ordinaire. Mais nous n’avons trouvé que du lait à 1 f. 20 le litre, des œufs à 0,60 et 0,75 pièce. Le sucre est paraît-il à 28 francs le kilo !!!

Dimanche de Pentecôte 27 mai

Je vais avec trois camarades de mon escouade à la messe en plein air, dans le jardin du commandant, dite par un aumônier. Nous communions ensuite à une seconde messe.

mardi 29 mai

La ville, comme je l’ai déjà dit, n’a rien d’extraordinaire d’elle-même sauf dans le quartier du commerce, quartier français-juif. Partout ailleurs des rues de largeur moyenne, mais bordées de maisons légères en briques crépies. Il y a le quartier musulman (celui où nous sommes cantonnés).

Les femmes serbes de Monastir ont un costume particulièrement joli. Le blanc en est la couleur dominante, ornementé de fragments de tapisserie faits à la main par les femmes elles-mêmes.

Leur robe descend jusqu’à moitié du mollet et une large ceinture de couleur ceint leur taille un peu au dessous des bras. Leur coiffure est composée d’une légère mantille blanche dont les pointes, terminées d’un pompon en passementerie, rouge ou en or, tombent dans le dos avec leurs deux tresses blondes.

Presque toutes sont blondes tirant parfois sur le rouge, et leur teint est un peu bronzé. En général ce sont de fortes femmes bien trapues sans être grosses ou disgracieuses. Elles ont l’air très doux et sont très avenantes pour nous. Leur propreté est exemplaire.

Quant aux musulmanes, elles sont comme à Salonique toujours voilées pour sortir et vêtues de grandes robes noires jusqu’aux pieds. Les musulmans promènent leur nonchalance ou restent accroupis des heures entières sinon des journées, en fumant.

Les enfants serbes sont habillés en petites robes courtes au dessus du genou, les jambes nues pour la plupart, tous blonds et bronzés.

Les petits musulmans courent dans leurs grands et larges pantalons et leur large ceinture. Les fillettes aussi avec les mêmes pantalons tant qu’elles sont très jeunes. Un peu plus tard elles portent par-dessus une robe demi longue laissant dépasser le pantalon qui tombe jusqu’à la cheville. Lorsqu’elles sont en âge d’être mariées elles sont gardées sans doute dans les maisons ou sortent voilées, car on n’en voit pas.

Les jeunes filles serbes seules sortent librement sans se cacher.

mercredi 30 mai

Avec mon camarade Gazare nous avons visité une église orthodoxe serbe, St Demitri.

Extérieurement on dirait une grange, mais aussitôt que l’on y pénètre on est impressionné par la beauté et la richesse de la décoration et de tous les objets qu’elle contient.

La disposition des choses n’est pas du tout comme dans nos églises romaines.

jeudi 31 mai

Assisté à une conférence faite par un aumônier protestant. Le sujet traité était : Les peuples qui vivent et les peuples qui meurent.

Une partie de concert fit la clôture.

Vendredi 1er juin

Dernier jour de repos. Nous remontons ce soir en lignes.

 

1ère ligne du piton

Du 2 au 15 juin

Quel splendide point de vue. Mais hélas ce n’est que par un étroit créneau que nous pouvons l’admirer. On domine Margaravo et toute la vallée jusqu’à Monastir et au-delà jusqu’à la côte 1050.

piton de Bratindole

16 juin

Nous avons passé quatorze jours en 1ère ligne sur le piton de Margaravo.

Pendant cette période j’ai été pris d’un commencement de dysenterie. Je faisais de la graisse et du sang.

Je suis resté cinq jours sans pendre aucune nourriture et cela va mieux maintenant, mais je ne me sens pas très fort. Je vais demander que l’on m’envoie quelques aliments de France, car ici le régime devient des plus défectueux surtout avec les chaleurs.

La viande est corrompue et les légumes fermentés.

Ici on ne peut sortir le jour des cagnas.

Brusnik

18 et 19 juin

Nous passons ces deux jours à Brusnik pour toucher les costumes de toile et les casques coloniaux. On en profite pour manger chaud et meilleur, ce qui remet un peu l’estomac.

Ravin de Bratindole

20 au 22 juin

Nous terminons ici le repos, dans ce petit ravin où nous n’avons que de mauvaises guitounes mal couvertes. Nous avons été bombardé tout le temps, surtout ce dernier jour où il a fallu se réfugier dans les sapes commencées. Il est temps de quitter le coin, on est repéré.

1ère ligne dans la vallée

23 juin

Il n’était que temps que nous quittions le ravin. Aujourd’hui il est bombardé à outrance par tous calibres sans interruption. Je plains ceux qui y sont en réserve.

1ère ligne

24 juin

La nuit dernière, les Bulgares ont tenté une attaque sur notre tranchée. J’étais en sentinelle aux barbelés mais je ne les ai pas vu venir.

Heureusement un autre poste s’en est aperçu. Leur coup de main n’a pas réussi. Le matin au petit jour un Bulgare s’est rendu prisonnier.

25 juin

Une patrouille bulgare est venue la nuit dernière près de nos fils de fer, elle a été reçue à coups de fusil et s’est dispersée.

Du 26 au 29 juin

 Calme.

Chasse aux totos.

 

En réserve du 30 juin au 6 juillet.

Oreovo

7 juillet

La 7ème et la 6ème compagnies sont venues au repos dans le petit village d’Oreovo, à 16 km. des lignes.

La route dans les montagnes a été des plus pénibles. N’en pouvant plus j’ai lâché la colonne en route et me suis rendu plus tard comme j’ai pu.

Rien d’étonnant car depuis quelques jours je ne mange plus tellement la nourriture que l’on nous donnait et qui était infecte. Lorsque ce matin je suis arrivé ici exténué avec tout mon chargement sur le dos, je me suis étendu sur ma couverture et croyais ne pas m’en relever de toute la journée.

Mais un bon café chaud qu’un camarade m’a apporté et plus tard une bonne soupe chaude, du singe frit et des concombres cuits m’ont un peu remonté. Enfin pendant quelques jours le régime va être un peu meilleur.

10 juillet

Depuis quatre jours que je suis ici au repos dans ce tout petit village macédonien, je commence à me remettre un peu de mes fatigues.

Repos très relatif cependant car, si on est ici à l’abri des balles et à peu près des obus, on nous fait travailler et faire l’exercice. Le travail consiste en construction de pistes et de routes dans les montagnes. L’exercice se compose de grandes randonnées, d’ascensions sur les crêtes et de descentes rapides dans les ravins.

Je ne me plains pas de cela, car cet exercice est très salutaire après les longues semaines passées terrés dans des trous d’où on ne sortait que la nuit. Et de ces hauteurs, quels spectacles superbes s’offrent à chaque instant à nos regards. Le petit coin où se trouve le modeste village d’Oreovo est charmant, il est situé dans un petit vallon tout rempli d’arbres qui forment des voûtes de verdure au dessus des torrents qui descendent de crêtes.

Les pentes sont couvertes de champs assez bien cultivés (la terre y est excellente). Des prairies où paissent des troupeaux de brebis et de chèvres que gardent quelques vieillards et enfants. Partout des fleurs sauvages de toutes couleurs, des arbres, des fougères et des fraisiers des bois qui donnent de délicieuses petites fraises. Les journées y sont très chaudes mais le matin de bonne heure et le soir lorsque le soleil est descendu, il y fait une fraîcheur agréable.

Maintenant à l’heure où j’écris, grimpé sur un versant d’où je domine le village qui est à ma gauche et en face de moi une échappée entre deux hauteurs vers la grande plaine de Monastir après laquelle on aperçoit au loin la chaîne de montagnes qui la borde à l’est, l’ombre s’étend peu à peu dans le vallon et gagne les cimes. Une douce et bonne senteur se dégage des plantes. Une brise légère amène la fraîcheur.

Les troupeaux descendent vers leur bergerie. Les clochettes pendues au cou des brebis tintent claires et il semble parfois qu’il se forme dans leur petit brouhaha quelques bribes de mélodie. Un peu plus bas sous les arbres il y a une fontaine. Les femmes macédoniennes, dans leur robe presque toute blanche, viennent y chercher de l’eau dans des vases en terre cuite de forme antique ; elles mêmes semblent être d’un autre âge, à leur costume, à leur marche lente et à leur air recueilli. Lorsqu’elles vont par groupe, elles chantent quelquefois des airs un peu tristes, qui semblent quelque prière. L’une d’elles vient de passer près de moi dans le sentier, elle poussait devant elle un petit âne chargé de verdure ; une fillette blonde au teint bronzé la suivait qui me fit un geste amical avec sa toute petite main, puis s’échappant en sautillant lança en l’air de sa voix claire d’enfant quelques notes sur des paroles que je ne compris pas, et pour cause.

 

Nous ne devons rester ici que six jours. Ensuite où irons nous ? Je ne sais mais je regretterai bien ce petit coin, et il restera un de mes bons souvenirs, car j’y ai éprouvé de grandes jouissances en présence de cette œuvre merveilleuse de Dieu.

Mais il est bien triste de penser que notre pauvre genre humain, par son manque de sagesse, profane en ce moment tout cela en y répandant les horreurs de la guerre.

 

mercredi 11 juillet

Revue d’armes et de vivres. J’ai failli attraper huit jours de prison parce que j’avais mangé trois biscuits et la moitié de ma plaque de chocolat. Le lieutenant a été heureusement indulgent.

Il sait ce que nous avons souffert et nous excuse. La 6ème compagnie donne un concert cet après midi, et nous devons quitter Oreovo demain soir.

vendredi 13 juillet

Nous passons cette journée près des abris d’une batterie de 155 courts, dans le vallon près de Brusnik.

Piton de Margarevo

samedi 14 juillet

La montée a été dure et nous avons pris la 1ère ligne.

Les abris sont loin d’être confortables et, comme cette tranchée a été organisée dans un endroit où il y a eu de fortes batailles, des cadavres allemands surtout sont enfouis un peu partout.

Dans une cagna un soulier dépasse de la paroi et un peu partout ça ne sent pas bon. On s’attendait à recevoir quelques rafales d’obus pour fêter le 14 juillet, mais les Bulgares sont restés sages.

Quant à notre menu il est maigre : bout de viande froide, simili semelle, singe en conserve, vin et café pas plus que d’habitude. Le champagne qu’on nous avait promis a du être torpillé.

 

1ère ligne au piton du 15 au 20 juillet

 

En réserve du 21 au 24 juillet

Brusnik

mercredi 25 juillet

La nuit dernière fausse alerte.

Il y a eu quelques tués et blessés de notre compagnie. Peu après je suis descendu à Brusnik pour me mettre à la disposition du sergent artificier, comme muletier.

Au soir j’ai pris possession de mon mulet, le plus mauvais de tous, et du matériel.

Nouvelle adresse : 175ème d’Infanterie Train de combat 2ème bataillon secteur 503 A.O. sergent artificier Poupon

vendredi 27 juillet

Nous rendons les munitions à Brusnik et nous partons ce soir pour Oreovo.

Oreovo

samedi 28 juillet au mercredi 1er août

Installation de nos tentes et des mulets au bord du torrent. Ce soir nous devons déménager la 6ème compagnie au sommet 2200 en passant par 2091.

Nous partons pour le grand repos.

1ère halte  Velusina

jeudi 2 août

Malade, un bon paysan me donne un litre de lait.

Klestina

vendredi 3 août

Seconde halte entre Klestina le haut et Klestina le bas.

Plaine très fertile. Culture dominante, le maïs.

Florina

samedi 4 août

3ème halte : je fais des achats. Trois plaques de chocolat et un peigne, total 15 francs

Negovani

dimanche 5 août

Arrivée de nuit au grand repos. Je trouve des œufs à 0,50 pièce. Avec mon camarade Badi nous installons notre guitoune dans un petit taillis. Epatant !

lundi 6 août

Il y a deux épiceries dans le village. On sert les soldats par la fenêtre de peur qu’en les laissant entrer ils ne subtilisent quelques articles.

On y trouve du sucre à 7 fr. le k°, raisins secs à 3 fr., cacao en poudre à 4 fr. la boite, lait condensé 3,50 etc. Toujours des prix exorbitants.

mardi 7 août

Aujourd’hui je change mon mulet Philos contre une jolie mule Blanchette qui est plus douce et plus maniable.

mercredi 8 août

Nous sommes allés ce matin à Florina chercher du ravitaillement. Je reçois un colis de Papa.

25 août

Ce soir nous allons quitter Negovani après un repos de vingt jours et nous allons probablement en Albanie.

Près de Florina

26 août

L’étape a été longue et bien dure, autant pour les mulets que pour nous, car nous avons dépassé Filorina de quelques kilomètres.

27 août

Je vais chercher les cartouches à Valkukoj avec ma Blanchette, mais il n’y en a pas.

Je reviens à vide.

mardi 28 août

Nous quittons le bivouac à 20 heures pour aller à Florina chercher les cartouches et ensuite nous devons rejoindre le régiment sur la route de Goritza.

mercredi 29 août

1ère halte à 15 km. de Florina.

Zelova

jeudi 30 août

Marche bien fatigante dans les montagnes en passant par Pizodari. 2ème halte.

 

Rula

vendredi 31 août

3ème halte.

samedi 1er septembre

4ème halte dans un bois de chêne à quelques kilomètres de Bikichta, par où nous sommes passés. On doit rester ici quelques jours, paraît-il.

dimanche 2 septembre

J’avais bien grand besoin du repos que je prends. Il y a malgré tout toujours un peu de travail pour soigner les mulets et les mener à boire à un ruisseau fort loin.

Je profite de mes moments de loisirs pour lire les ‘’ Paillettes d’or’’ que tante Suzanne m’a envoyé. C’est un recueil de pensées bien belles et bien réconfortantes.

Nous sommes maintenant en Albanie.

lundi 3 septembre

Corvée de ravitaillement à Bikichta. Je poursuis avidement la lecture des ‘’Paillettes’’

mercredi 5 septembre

Je lis maintenant les ‘’Fleurs du Bien’’ qui sont non moins édifiantes que les ‘’Paillettes’’.

C’est notre dernier jour ici.

jeudi 6 septembre

Nous avons traversé Goritza dans la nuit et bivouaqué à quelques kilomètres.

vendredi 7 septembre

Nous recevons subitement l’ordre de bâter et tout le régiment part sans sac. Il y a une attaque ou contre attaque en perspective probablement.

Toutes mes provisions en vivres sont épuisées et on ne nous a presque rien donné aujourd’hui. J’ai pourtant bien faim et la perspective d’une longue marche dans les montagnes rocheuses sans rien dans l’estomac ne me sourit guère.

samedi 8 septembre

Nous marchons toujours en marche forcée presque sans arrêt. C’est à peine si on a le temps de manger une bouchée de n’importe quoi.

Je n’en peux plus et j’ai la diarrhée.

dimanche 9 septembre

En pleine attaque. Nous avançons rapidement. Les Autrichiens sont en déroute.

Je ne peux plus marcher.

Le sergent me donne son cheval Kenali pour faire la route.

lundi 10 septembre

Vingt quatre Autrichiens viennent de se rendre à nous. Ils étaient restés cachés dans la montagne.

mardi 11 septembre

Nous avons avancé de nuit dans des sentiers de chèvres où les hommes peuvent à peine passer et il faut à tout prix que nous fassions passer nos mulets chargés.

Beaucoup sont tombés dans les ravins.

Ma Blanchette s’est fichue par terre avec tout son chargement de cartouches et de grenades.

A 6 h. ce matin nous sommes arrivés au sommet d’une arête d’où nous avons aperçu le grand lac d’Okrida. Un village était en bas. Nous y sommes descendus et nous sommes arrêtés tous exténués et l’estomac creux.

On parle du vandalisme des soldats allemands mais que devrait on dire des Français ? Tous les villages que nos troupes ont traversés ont été littéralement pillés par elles. Les Autrichiens en se retirant n’avaient touché à rien et les Français en avançant ont fait main basse sur tout ce qu’ils trouvaient : bétail, chevaux ou ânes, légumes etc. Un soldat du 372ème a même tué un Albanais pour avoir son âne.

mercredi 12 septembre

Notre bataillon passe en réserve. Nous nous installons dans un petit ravin couvert de gros marronniers.

vendredi 14 septembre

Repos et pluie torrentielle.

samedi 15 septembre

Cette nuit à 3 heures, alerte. Nous partons précipitamment et nous arrêtons quelques instants dans un bois près de Podgoritz.

Nous arrivons presque à la nuit dans un petit village où nous devons rester quelques temps paraît-il. La marche a été bien dure et mes diarrhées ne cèdent pas.

Zemlak

dimanche 16 septembre

Dans le village de Zemlak où nous sommes, je reste étendu toute la journée sauf pour soigner Blanchette.

lundi 17 septembre

Un avion allemand nous a jeté des bombes. Il y a eu 5 morts et neuf blessés à la 6ème compagnie. Le colonel fait dissimuler les tentes mais un peu tard.

samedi 22 septembre

Estomac et ventre bien malades.

Nuit de souffrance. Aussi rien d’étonnant avec la nourriture que nous avons.

Reçu colis de tante Suzanne : petit crucifix, paillettes d’or. Je prête quelques uns de mes bons livres à des camarades. On ne sait pas, cela peut leur faire quelquefois du bien.

 dimanche 23 septembre

Encore un dimanche sans messe. On ne voit pas un aumônier et pourtant il doit y en avoir un au bataillon ?

J’ai demandé à des infirmiers qui n’ont pu me fournir que de maigres renseignements. Après des recherches infructueuses j’ai du ma résoudre à lire tout simplement ma messe.

C’est triste quand au repos, comme nous sommes, on pourrait avoir mieux.

lundi 8 octobre

On se prépare pour partir ce soir. Je dois prendre les bagages de la compagnie.

Bikichta

mardi 9 octobre

Bivouac à 2 km. de Bikichta.

Ma mule est restée en panne en route. Je n’ai pu rattraper le régiment que ce matin. Je me fais relever de muletier ; j’en ai assez, c’est trop éreintant. Je reviens à mon ancien 3ème bataillon (adjudant Barbier) et à mon escouade où je retrouve mes anciens camarades : Gazave etc. et un nouveau caporal Bona. Celui-ci vient de recevoir un colis de 5 kg. de pommes de terre qu’il s’est fait envoyer de chez lui.

Nous les faisons frire et j’en profite.

vendredi 12 octobre

On se prépare pour remonter vers le lac d’Okrida. Sans doute quelque coup de main à donner encore. Mais le temps est épouvantable.

dimanche 14 octobre

Après longues marches nous arrivons vers 8 h. ce matin pour camper à Stoka.

Stoka

mardi 16 octobre

On nous promet d’augmenter bientôt notre ration de pain.

Ce ne sera pas malheureux. On va ramasser des marrons et nous les faisons cuire. Cela vaudra mieux que les haricots de Zemlac sans sel ni graisse.

quitté Stoka hier au soir.

Traversé Pogradesti. Suivi rive N.O. du lac d’Okrida.

Halte vers 1h30 du matin dans un ravin près d’un village. On s’est couché sans rien monter.

Ce matin nous nous sommes mis un peu plus à l’abri des regards des Autrichiens qui sont de l’autre côté du lac. Ce soir on est allé porter nos sacs dans le village pour aller faire une nouvelle attaque et être à l’aise. Je garde juste mes deux musettes avec l’indispensable et surtout les vivres de réserve. Mais je suis toujours indisposé par les coliques et la diarrhée et il commence à faire froid.

jeudi 18 octobre 9h.

Nous nous sommes approchés des lignes ennemies.

La pluie se met à tomber. Nous nous dissimulons dans un petit bois.

On n’a pas grand-chose à se mettre sous la dent.

samedi 20 octobre

Nous avons quitté le petit bois jeudi et nous sommes encore rapprochés des lignes.

L’attaque doit avoir lieu de notre part demain matin. La pluie tombe toujours et nous sommes trempés jusqu’aux os et gelés. Le matin du 19, notre artillerie a fait un repérage vers 8h. et commencé le bombardement des lignes ennemies vers 11h.

On nous dit que la 6ème compagnie a attaqué aujourd’hui, mais que l’ennemi est bien fortifié.

dimanche 21 octobre

Nous relevons en 1ère ligne les 8ème et 6ème qui ont eu des pertes. Nous prenons place au bas d’un piton qui a été pris deux fois à l’assaut par nos troupes, mais qu’on a du abandonner.

L’ennemi est au dessus de nous et ses troupes se composent d’Autrichiens, Allemands et Turcs.

Nous n’avons aucun abri et on fait comme on peut.

Au poste d’ambulance

lundi 22 octobre

La pluie nous a repris de plus belle dans ma matinée du 21 et n’a pas discontinué.

Nous étions ruisselants et le vent était glacial. Dans la nuit dernière j’ai été placé en sentinelle avec un camarade au sommet d’une crête isolée, à la gauche de la section.

Sous une pluie battante et une véritable tempête, je reste à mon poste jusqu’à la relève, mais pour revenir à la section mon camarade est obligé de me soutenir, mes jambes ne me portent plus. Je me couvre tant bien que mal sous une toile de tente, mais suis couché dans l’eau.

J’essaie alors dans la nuit de marcher pour me réchauffer, mais je ne le peux. Mon camarade Gazave prend mon tour de garde et, au petit jour, on vient me chercher sur un brancard. Je suis transporté au poste de secours du bataillon, dans un abri à environ huit pieds sous terre.

Je m’y réchauffe un peu sous des couvertures sèches.

On m’a fait boire un quart de café chaud, et vers midi on me conduit au poste central du médecin chef où j’écris maintenant devant un bon feu où je me sèche un peu. Je me sens bien faible et le ventre ne va pas non plus.

mardi 23 octobre 11h.

Évacué du poste de secours à dos de mulet 13h. au village de Mumulista, le mulet me dépose et on m’embarque dans une voiture d’ambulance à chevaux, avec un paludéen du 1er de Montagne et un sergent blessé 17h. Pogradesti.

On nous débarque à une ambulance installée dans une grande maison au bord du lac. Je me couche sur une litière de paille et on me donne du lait.

mercredi 24 octobre

Après le repas, qui se compose pour moi de deux quarts de lait, nous partons une trentaine de malades et de blessés sur des arabas, pour Podgoritz.

jeudi 25 octobre 12h.

Le voyage de Pogradesti à Podgoritz a été hier particulièrement pénible, tellement j’ai été secoué sur l’araba.

Ces voitures peu confortables ont l’essieu directement fixé sous la plateforme.

Les ressorts font complètement défaut dans ce genre de véhicule. Sans compter les routes toutes défoncées, remplies de trous et de pierres.

Nous sommes arrivés à Podgoritz presque à la nuit, pour loger dans une écurie mal désinfectée, dont le sol est encore couvert de purin.

Je n’ai pu dormir sur le peu de paille qu’il y avait, tellement elle contenait de vermine.

Nous étions là méli-mélo, blancs, noir, métis, annamites etc. Nous avons quitté ce relais vers 8h. ce matin en auto-camions jusqu’à Esveda.

Là les autos d’ambulances anglaises nous ont pris et portés jusqu’à l’ambulance coloniale n° 3 à Plazza où je suis logé avec une trentaine de malades dans l’église désaffectée.

Plazza

dimanche 28 octobre

Ambulance coloniale n° 3 section 502. On me fait des piqûres de cacodylate.

Toujours bien faible. J’assiste à une messe dite par un prêtre soldat dans une maison du village.

mercredi 31 octobre

J’ai pour voisin de lit un jeune chasseur d’Afrique de la classe 16. C’est un alsacien qui s’est évadé d’Alsace au début de la guerre pour ne pas servir l’Allemagne et qui s’est engagé dans l’armée française.

Si l’Alsace reste possession allemande après la guerre ce jeune homme sera complètement ruiné, n’ayant plus droit en Allemagne de recueillir l’héritage de ses parents.

jeudi 1er novembre.

Jour de Toussaint Messe

Goritza 

dimanche 4 novembre

J’ai été évacué aujourd’hui de Plaza pour être mieux soigné dans un autre hôpital. Je suis arrivé ici à l’hôpital de Goritza. Régime : bouillon, lait.

lundi 5 novembre

Jour de mon anniversaire. Le médecin me désigne pour être transporté à l’hôpital de Florina.

Florina

mardi 6 novembre

Voyage fatigant en auto depuis Goritza, une seule halte pour déjeuner. Je passe la visite du médecin.

Evacué sur Salonique !!!

Je pars, ce soir, par le chemin de fer.

Salonique

mercredi 7 novembre

Hôpital n° 7 secteur 510

Bon lit, bonne chambre, mais les infirmiers sont des butors.

Régime : bouillon maigre et œuf.

lundi 19 novembre

Hier messe dans une grande baraque de l’hôpital. Toutes les infirmières de la Croix Rouge y assistent.

J’ai communié. Celle qui est dans ma salle, madame Trousseau, est très aimable et m’a pris en affection.

Elle me porte des livres pour me distraire La Peau de chagrin de Balzac, La Ville convoitée.

20 novembre

Je commence à me promener dans le jardin. Il fait un soleil splendide et chaud. Madame Trousseau m’a mis en relation avec un jeune poète très chic, pas purée du tout : monsieur de Lestre de Brausier, d’origine française, mais natif de Cuba, et ayant fait ses études à Paris.

Il possède un château en Normandie.

lundi 3 décembre

Je viens de recevoir la bien triste nouvelle de la mort de mon pauvre oncle Alexis. Pauvre cher oncle, que Dieu soit indulgent et prenne son âme au près de lui, car il était si bon !

27 décembre

Matinée musicale à l’hôpital, à l’occasion de la distribution des cadeaux de Noël. J’ai pris bien du mal pour organiser tout cela, mais j’en suis très satisfait car elle a très bien marché.

J’embarque demain pour la France !!!

Lafayette

vendredi 28 décembre

Embarqué ce matin 8 h. Avant le départ de l’hôpital, j’ai reçu publiquement les félicitations de mademoiselle Oberkampf, l’infirmière major, pour la bonne organisation du concert d’hier. 

18 heures, nous prenons la mer.

samedi 29 décembre

Nous passons le canal d’Oro.

A 15 h. on double le cap Matapan.

dimanche 30 décembre

Messe à bord.

Toulon

1er janvier 1918

La France !

Nous débarquons à 14 h. et je suis conduit à l’hôpital St Mandrier.

24 janvier

Sorti de l’hôpital.

Grenoble

vendredi 28 juin

Depuis le 24 janvier, date à laquelle je suis sorti de l’hôpital de Toulon, j’ai bien délaissé mon journal. Que s’est-il passé depuis ce moment ? J’ai obtenu un congé de convalescence de cinquante jours, qui m’a permis de me retremper un peu dans ma famille, à Bordeaux et à Lestiac chez mes bons vieux grands parents qui ont été bien heureux de m’avoir quelques temps auprès d’eux.

 

Après mon congé :

20 mars rentré au dépôt à Grenoble, compagnie D

26 mars arrivé à la compagnie d’entraînement à St-Paul-Trois-Châteaux

21 juin St Paul à Valréas

23 juin Valréas à Valence et Grenoble. Retour compagnie E

 

Je suis donc resté près de trois mois à St-Paul-Trois-Châteaux, dans la Drôme, où j’ai fait mon entraînement et où j’ai reçu des soins dentaires et ai été appareillé.

Pendant tout ce temps, j’ai eu beaucoup de loisirs.

Je les ai employés, pour la plus grande partie, en études philosophiques, religieuses, théosophiques. J’y ai fait aussi la connaissance d’un camarade Roger Chort, de Bergerac, qui est devenu pour moi un excellent ami.

En ce moment il est encore à Valréas.

J’attends maintenant mon départ avec un renfort, soit pour le front français, soit pour retourner en Orient. A la grâce de Dieu.

samedi 29 juin

Le dépôt de munitions du polygone de Grenoble saute. Grands dégâts dans la ville.

vendredi 12 juillet

Départ de Grenoble pour le front français. Couché à Valence le 13. A Montélimar le 14.

mercredi 17 juillet

Arrivé dans la zone des armées à la 33ème compagnie du 14ème d’Infanterie. SP 188 à Villiers-Louis

dimanche 21 juillet

Quitté Villiers-Louis. Couché au Bourget nuit du 12 au 13. Arrivé au 287ème d’Infanterie, 24ème compagnie, C.I.D. SP 206 à Laversines, à 8 km. de Beauvais.

mardi 30

Nous partons demain pour les tranchées.

mercredi 31 juillet

Nous arrivons ce soir, après 36 km. de marche, au bureau du régiment situé dans le village de La Neuville-Roy.

Je suis versé à la 14ème compagnie, avec mon ami Chort. Nous ne monterons que demain matin, mais pas en ligne.

A la compagnie H.R. en attendant que notre régiment soit relevé, ensuite nous devons aller au repos.

jeudi 1er août

Au petit jour, nous sommes venus nous installer dans un bois marécageux sur la lisière duquel nous montons nos guitounes.

samedi 3 et dimanche 4 août

Dans la nuit, nous sommes allés poser des fils de fer barbelés en arrière de lignes.

mardi 6 août

Hier nous sommes allés rejoindre notre compagnie qui a été relevée des lignes. On nous répartit dans les sections. Je suis à la 3ème, 12ème escouade, mais je suis séparé de mon ami Chort qui est à la 2ème section.

On doit remonter ce soir en réserve. Pour l’instant nous dormons au village de Wacquemoulin.

samedi 10 août

L’attaque se déclanche.

dimanche 18 août

Au repos à Ricbourg. Nous avons été relevés cette nuit au bois des Loges.

mardi 27 août

Le soir nous quittons Ricbourg pour monter en ligne.

mercredi 4 septembre

Prise du bois du (Chapitre ?)

jeudi 5 septembre

Prise du village de (Buchoi ?)

samedi 7 septembre

Nous avons pénétré dans une des grandes forêts du plateau de St-Gobain.

samedi 14 septembre

Nous avons quitté ce matin le bois de Senlis où nous étions depuis le 7.

Nous descendons maintenant au repos, destination inconnue. Aujourd’hui nous sommes arrêtés au village de Beaugies et cantonnons dans l’église.

lundi 16 septembre

En gare de Liancourt-Rantigny, j’attends le train de 11h.15 qui doit m’emporter à Survilliers, gare régulatrice

Bordeaux

Du 17 septembre, arrivée à 9h. au 29 septembre

Départ à 16h.30 pour le front.

lundi 30 septembre

Arrivée à Orry-la-Ville à 12h., puis départ à13h.30 vers Vaires-Torcy et redépart vers Favresse, arrivée le mardi 31à 2h. et départ à 24h. pour Nancy, arrivée le mercredi à 6h.30 et départ à 7h.15 pour Frouard, puis Pompey.

Rejoint le TC à pied à Civry à 10 km. de Pompey en passant par Custines où se trouvent les bureaux de la division.

Je m’équipe à Civry et rejoint la 14ème compagnie du 287ème à Lixières à 3 km. de Civry et à 3 km. des premières lignes.

Lixières

6 octobre

à 3 km. des lignes. Calme complet. Nous restons encore quelques temps au repos, allant travailler seulement 7h. la journée.

Aujourd’hui dimanche, assisté à la messe à l’église du village.

Serières

mercredi 9 octobre

J’arrive ce soir au poste du colonel du 154 pour assurer la liaison avec ma compagnie tant qu’elle sera à Lixières. Je loge à la section.

Civry

dimanche 13 octobre

Assisté à la messe dans l’église du village. Concert de la musique du régiment. Nous devons monter en ligne, ce soir, au bois du Haut des Trappes.

Bois du Haut des Trappes

14 octobre

Ma section en réserve. Nous logeons dans des sapes à 10 ou 12 m. sous terre ; un peu humide.

On retire l’eau avec des pompes.

Secteur tranquille.

jeudi 17 octobre

Je vais passer la nuit au Bl. Namur pour remplacer un camarade.

jeudi 31 octobre

Je monte à l’observatoire du mont Toulon.

samedi 9 novembre

Observatoire de Aulnois

dimanche 10 novembre

Observatoire de Letricourt que nous avons occupé hier au soir. Matinée : bombardement formidable par l’artillerie boche. soir : révolte boche.

lundi 11 novembre

St Martin Matin : Nouvelle officieuse de l’armistice.

A 11h. recevons la confirmation officielle et les instructions.

 

 

 

 

 

 

 

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